XXI

Elyia se serait volontiers épargnée cette démarche, mais elle n’avait pas le choix. Elle la devait aux milliards de Jaïlors qui se croyaient enfin affranchis de la dictature, à Cheur sur qui l’ombre de Milé Dak planait encore, et elle se la devait à elle-même.

Quelques heures après s’être introduite dans une villa de Tenton, elle pénétrait dans le palais présidentiel à grand renfort de séduction, d’audace et de polyscan. Puis, moyennant une légère pression entre deux vertèbres, doublée d’un pincement sur un nerf et une artère, elle entra, plateau en main, dans l’antre suprême.

— Votre déjeuner, monsieur.

S’il s’agissait d’un bureau, il ressemblait étrangement à celui de feu-Dob, avec des monitors muraux partout et un fouillis inextricable qui s’étalait sur cent mètres carrés. Quelque part, au milieu, le Président se livrait à un exercice gymnique, couché à même le sol, les jambes pédalant dans l’air. Il ne la regarda même pas.

— Posez-le sur la table, je le prendrai tout à l’heure.

Elyia s’exécuta et s’installa sur le fauteuil présidentiel, derrière un clavier sur lequel elle se mit à pianoter.

— Je m’appelle Elyia Nahm, attaqua-t-elle. Je suis mandataire d’Ender et je viens d’achever une mission d’un mois pour sortir Cheur de la merde dans laquelle vous la laissiez, monsieur le Président.

La réaction fut immédiate. Le Président avait beau être ouvert à un certain anti-conformisme, cette entrée en matière supposait que sa petite gymnastique prenait fin. Il se remit sur pied, jeta un œil vers la porte fermée de tous ses systèmes de sécurité, et détailla la beauté de cette femme concentrée sur son ordinateur. En tout cas, elle ne semblait pas indisposée par les codes et autres verrous censés empêcher quiconque d’en user.

— Quelle… merde ? s’enquit-il.

Sans relever la tête de son ouvrage informatique, Elyia entreprit de lui expliquer par le détail tous les tenants et aboutissants de l’affaire Dak. Elle ne rata, bien sûr, pas une seule occasion d’imputer certains dysfonctionnements aux inconséquences gouvernementales, tout en s’efforçant de déculpabiliser le Président, du moins de sous-entendre qu’il avait été manœuvré. Jamais il ne fit semblant de ne pas saisir son propos, ou d’ignorer ce qui liait l’État cheurain à Ender : il n’était pas dupe de sa médiocrité politique. Et ce qu’elle lui apprenait, tout en affichant les preuves sur les écrans muraux, aiguillonnait son sens des responsabilités d’une urgence gravissime. Pour conclure, elle présenta un bilan qu’il n’était pas sûr de pouvoir interpréter.

— Ender ne devrait avoir aucun mal à convaincre Lem d’oublier Cheur, mais la plupart des structures mises en place par Dak continueront d’être opérationnelles. Cela signifie que soixante pour cent de votre économie restera aux mains d’intérêts étrangers, dont beaucoup sont à tendance criminelle. Cela signifie aussi que la Police d’État poursuivra son entreprise de déstabilisation et que vous perdrez le contrôle des dernières institutions étatiques.

— Vous voulez dire que je présiderai un Etat fantôme ?

— Il est déjà fantôme, et je doute fort que vous le présidiez longtemps. Soyons sérieux, monsieur. Ender assure votre constitution, pas vous ni votre produit intérieur brut, ni même votre population. En clair, nous préférerons respecter notre contrat en favorisant la Police d’État, plutôt qu’en jouant la carte politique.

Ce n’était pas exactement un mensonge. Elyia se contentait d’omettre les préoccupations sociopolitiques d’Ender. Saryll n’aurait laissé Cheur ni à un consortium ni à un Etat dans l’État. Le Président examina sa situation d’une moue et happa un fauteuil pour s’installer en face d’elle.

— Vous m’avez présenté les moins, maintenant j’attends les plus, dit-il. Parce que vous n’êtes pas là pour me demander de démissionner, n’est-ce pas ?

Elyia rit et se leva, appuyant ses poings sur le bureau.

— Vous allez appeler Ender et renégocier le contrat, annonça-t-elle.

— Pardon ?

— Vous baserez votre argumentation sur trois points. Un, la constitution actuellement couverte a abouti à une situation critique. Deux, les vices de constitution n’ont pas permis au Président en place d’en avoir conscience. Trois, Ender n’a su ni analyser ni prévenir les événements aboutissant à cette instabilité. En conséquence, vous souhaitez revoir la constitution, donc le contrat d’assurance, en vous appuyant sur les enseignements de ces dernières années.

Le Président s’autorisa un petit sifflement aussi admiratif que stupéfait.

— Et Ender acceptera ça ?

— Si vous lui offrez des garanties.

— Je me doute bien que ce ne sera pas gratuit. Quels gages devrai-je présenter ?

— Rien que de très ordinaire : redonner un peu de pouvoir à l’État en nationalisant les institutions administratives, judiciaires, politiques, éducatives et policières. Modérer ce pouvoir en le divisant au bénéfice de collectivités élues. Rebaptiser la Police d’État et la destiner à des fonctions de sécurité intérieure et de renseignement extérieur. Adopter les lois galactiques et favoriser les initiatives sociales.

Le Président assimila vite, très vite.

— J’avais peur que vous ne m’abreuviez de théories idéalistes, reconnut-il. Mais à part un formidable bond en arrière vers les schémas classiques de la démocratie traditionnelle, je ne me sens pas en désaccord avec…

— Moi, je le suis ! Je sais trop bien que la démocratie est le pouvoir des élus et pas celui des électeurs, monsieur le Président. Seulement, c’est l’incontournable credo d’Ender et je le préfère à votre ultralibéralisme barbare.

Il l’avait cherchée, il l’avait trouvée. Il avait même trouvé plus qu’il n’espérait, en elle et en filigrane.

— Que puis-je faire pour vous, Elyia Nahm ?

Après cet éclat, elle n’avait plus besoin de s’expliquer. Elle exposa :

— Vous pouvez déjà arrêter le ministre de l’Intérieur et le directeur de la P.E. Vous pouvez aussi me prêter votre ansible pendant une heure. Vous pouvez surtout m’aider à quitter Cheur sans qu’Ender en soit averti.

Il ne désirait pas en savoir davantage. Elle n’eut pas besoin d’argumenter. Le Président cheurain lui était redevable d’une fleur exceptionnelle qu’aucun Spad ne pouvait renifler. Elyia l’accrocha à son revers, c’était plus seyant que sur une tombe. Elle qui n’y avait pas droit.

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